• Guillaume MICHEL

La mutation écologique des TPE-PME, maintenant ou jamais.

Notre économie est vulnérable. Voilà en substance ce que nous révèle la crise sanitaire actuelle. Face à ce constat, les TPE-PME ont deux options pour envisager l’après-crise : se bâtir d’illusoires forteresses d'invulnérabilité, ou s’engager sur la voie de la résilience en opérant leur nécessaire mutation écologique. 


Entrepreneurs, nous sommes dans l’œil du cyclone. C’est peut-être le bon moment pour se poser des questions sur ce que veut dire “entreprendre” dans le monde d’aujourd’hui.


La crise que nous vivons était imprévisible, certes, mais pas complètement inattendue. De nombreux spécialistes nous alertent depuis longtemps déjà sur les dangers inhérents à l’augmentation des risques environnementaux (dont les pandémies font partie), à la globalisation et à l’intensification des flux mondiaux, et plus largement à la vulnérabilité de notre modèle de société. Il existe même une discipline systémique qui s’intéresse au rapport triangulaire entre la société, l’économie et l’environnement : elle s’appelle l’écologie... 


La crise sanitaire est une crise écologique


Dans le langage courant, une crise désigne une période difficile qui se caractérise à la fois par une intensité aiguë et par une temporalité limitée : dans l’imaginaire collectif, il n’y a pas de crise sans “sortie de crise”, c’est-à-dire sans retour à la normale. Ce que cette définition ne dit pas, c’est qu’une crise n’est jamais un objet isolé qui interviendrait en dehors de tout contexte. Au contraire, c'est le révélateur d'un déséquilibre global. C’est même, étymologiquement, le point d’intensité paroxystique qui permet le retour à l’équilibre d’un système en déséquilibre. 


Le déséquilibre qui a conduit à la situation actuelle, nous le connaissons bien car il est désormais largement documenté :

1 - la destruction des écosystèmes favorise les épidémies, c’est-à-dire la diffusion des virus depuis les espèces sauvages vers les humains (1)

2 - la métropolisation et la globalisation des échanges mondiaux favorisent le passage de l’épidémie à la pandémie, c’est-à-dire du local au mondial (2)


C’est aussi simple que cela. Nous n’aimons pas faire ce constat car il nous est plus agréable de croire que nous sommes confrontés à une “manifestation de la nature”, ce qui nous permet de nous penser comme victimes. Mais c’est faux : la crise sanitaire est avant tout une crise écologique et elle est directement liée à l'activité humaine (en particulier la déforestation et le trafic d’espèces sauvages). 


La prédominance des risques environnementaux


Dans son “Global Risk Report” de janvier 2020, le Forum économique mondial (Davos) a publié les résultats d’une enquête annuelle réalisée auprès de 750 dirigeants d’entreprises et experts sur les risques qui menacent le plus nos sociétés (3). Pour la première fois, les cinq premières entrées de la liste sont liées au climat et à l’environnement, devant les risques géopolitiques, la spéculation ou les cyber-attaques.


Ceci s’explique très bien si l’on prend du recul sur les relations de tension qui existent entre la sphère socio-économique et son environnement. 


Ainsi représenté, notre modèle économique devient d’une simplicité désarmante : nous transformons des ressources pour produire de la valeur, générant au passage des déchets qui viennent polluer les ressources. Si nous consommons ou polluons les ressources plus rapidement que leur capacité de régénération, nous avons un problème dans l’équation et les risques deviennent énormes. Rien d’étonnant, donc, à ce que les risques environnementaux aient pris une telle importance ou soit devenus une telle menace : nous les avons ignorés longtemps, et pendant ce temps ils se sont amplifiés.


L’interconnexion des risques


Mais les risques environnementaux ne sont pas les seuls auxquels nous sommes exposés. Il faut y ajouter les risques économiques, technologiques, géopolitiques et sociétaux. Ces risques sont nombreux, mais surtout ils sont interconnectés, comme l’illustre le schéma suivant, produit par le Forum de Davos en 2014.



L’interconnexion, c’est la grande difficulté conceptuelle que la société occidentale ne parvient pas à intégrer dans sa matrice. Cette interconnexion chère à Edgar Morin, que l’on retrouve aussi au coeur des philosophies orientales et qui nous dit que nous ne pourrons jamais tout maîtriser, en vertu de l’effet papillon. A l'opposé, donc, de la vision cartésienne du progrès. L'interconnexion, c'est la beauté et la complexité du monde, celle qui fait qu'aucun super-calculateur, même programmé en mode “théorie du chaos”, ne pourra jamais prévoir qu’un pangolin puisse paralyser l’activité économique mondiale...


Vous en doutez ? Regardez mieux le schéma. En 2014, le Forum économique mondial, lorsqu’il envisageait l’interconnexion des crises, ne faisait pas de lien entre le risque de pandémie et le risque de crise économique. Etonnant, quand on s’y penche a posteriori... Le scénario qui est advenu n’était pas le plus attendu, et pourtant : nous y voilà !


L'illusion de la boule de cristal


L’écologie est précisément une approche systémique qui nous permet d’observer cette interconnexion des risques. En l’espace de quelques décennies, ils sont devenus pléthoriques (avec une prédominance des risques environnementaux, donc) et la pandémie n’est qu’un exemple qui vient brutalement illustrer ce que les spécialistes savent parfaitement : notre société a atteint un niveau de vulnérabilité sans précédent. En dézoomant la situation, nous comprenons bien que cette crise n’est qu’un symptôme ponctuel d’un stress chronique beaucoup plus large.


Il y a une leçon à retenir pour un entrepreneur qui envisagerait de réagir en se bâtissant une forteresse d’invulnérabilité pour préparer l’avenir : nous ne pouvons pas tout prévoir. Nous ne pouvons pas faire la liste exhaustive de tous les risques auxquels nos entreprises sont ou seront exposées, et espérer mettre en face un super-plan d’actions pour nous en protéger. Au royaume de la complexité, c’est simplement impossible. Cette voie-là est séduisante, mais c’est une impasse, c’est la voie de l'hybris et non celle de la raison. 


Demain, la prospérité sans croissance ?


Pour dire vrai, c’est aussi la voie du déni et des dogmes économiques. Allons-nous vivre une expérience de “décroissance forcée” comme le pensent certains ? Cette question peut sembler provocante mais il n’en est rien. Affirmer que la croissance ne reviendra sans doute pas de sitôt n’est plus une vue de l’esprit, c’est désormais une très forte probabilité. La vue de l’esprit serait plutôt de penser que nous pouvons continuer à miser sur la croissance comme si de rien n’était, alors que tout nous dit le contraire. 


La courbe qui suit représente l’évolution de la croissance en France depuis l’après-guerre. Tandis que cette courbe s'apprête à plonger durablement sous le zéro, peut-on encore prétendre en la voyant que la tendance n’est pas structurellement à la baisse ? Certains diront qu’une croissance structurellement négative, ce n’est pas possible. La vérité est que nous n’en savons rien, car là aussi, nous n’avons pas de boule de cristal. Face à une incertitude aussi vertigineuse, la seule question qu'un entrepreneur devrait se poser aujourd'hui est : est-il raisonnable de miser sur le retour de la croissance ? 


Survivre ou vivre ?


Alors quoi, devons-nous cesser d’entreprendre ? Non bien sûr, car nous n’allons pas demain cesser d’échanger des biens et des services : l'économie est vieille comme la civilisation. Mais le système économique dans sa configuration actuelle risque d’être fortement chamboulé dans les années qui viennent. Le jour où nous écrivons ces lignes, Natixis annonce même la probable "fin du capitalisme néolibéral" (4). Autant être aux avant-postes pour construire demain la prospérité de nos entreprises sans la croissance économique (5). Elle est là, l’innovation sociétale dont nous avons le plus besoin. Et en la matière, les TPE-PME ont de sérieux atouts à faire valoir face à des multinationales qui apparaissent de plus en plus comme des géants aux pieds d'argile. Elles ont, par exemple, un ancrage territorial plus important. Elles sont, globalement, plus contributives à des activités essentielles (non facultatives). Elles ont aussi une capacité de transformation que n'ont pas toujours les grandes entreprises, ce qui leur confère un avantage non négligeable pour peu qu'elles en prennent conscience.


Ne nous y trompons pas, cette question a tout à voir avec l’écologie. En substance, la crise que nous traversons doit nous amener à revoir nos priorités et à cesser de faire passer les enjeux environnementaux au second plan, sans quoi nous autres, entrepreneurs, continuerons à scier la branche sur laquelle nous sommes assis. Rien ne serait plus dramatique, en l'occurrence, qu’un retour au “Business as usual”. Nous ne pouvons pas considérer que notre seul objectif serait le retour à la normale, car la normalité de notre système économique, c’est la myopie. Il est temps, au contraire, d’ouvrir les yeux si nous voulons vivre et pas simplement survivre. 


Finalement, nous avons deux options pour envisager la suite. La première consiste à tout miser sur la sécurité de l'entreprise en vue de la prochaine crise, sans changer d'indicateurs de performance. Nul doute qu’ils seront nombreux à nous promettre l’invulnérabilité dans les mois à venir. Mais cette stratégie sera particulièrement hasardeuse si l'on veut bien admettre qu'un risque systémique ne pourra jamais être maîtrisé. La seconde, c'est celle qu'il est désormais convenu d'appeler la “résilience” : il s'agit pour l'entreprise de se transformer en profondeur, d’apprendre à vivre avec les risques, de s’en protéger de manière humble et raisonnée et de cultiver sa capacité à rebondir en cas de choc. 


La mutation écologique, voie royale de la résilience


Pourquoi la mutation écologique des entreprises est-elle la clé de cette résilience ? Parce que l’écologie, ce n’est pas simplement une mode qui vise à améliorer ses pratiques pour rendre des comptes à ses parties prenantes ou faire plaisir à ses clients.


Engager sa mutation écologique, c’est d’abord engager l’entreprise pour elle-même. C’est, par exemple, réduire sa dépendance à des ressources mondialisées, potentiellement sous tension ou en voie de raréfaction. C’est aussi privilégier les approvisionnements de proximité pour réduire sa vulnérabilité en cas de crispation dans les échanges internationaux. C’est encore concevoir des biens et des services qui répondent à des besoins essentiels pour les territoires, pour se rendre indispensable localement. C’est envisager l’éco-conception des produits pour faire des économies à la fois sur la consommation de ressources et sur la production de déchets. C’est limiter les intermédiaires pour avoir la maîtrise globale de sa chaîne de production. C’est aussi anticiper un fonctionnement de l’entreprise en mode dégradé, pour le cas où une crise surviendrait…


Les 7 piliers de la résilience


L’écologie est donc une voie royale pour les TPE-PME soucieuses de réduire leur vulnérabilité. Dès lors, quelles sont les clés de cette mutation écologique ? Nous avons l’habitude de les résumer en 7 piliers, évidemment interconnectés.


Pilier n°1 : l’éthique / l’entreprise résiliente prend soin de l'homme et de la nature avant toute autre considération. Elle respecte les équilibres naturels et la gestion durable des ressources, et s'engage sur une conduite responsable envers ses parties prenantes internes comme externes.


Pilier n°2 : l’utilité / l’entreprise résiliente répond à un besoin fondamental de son territoire et ne crée pas de nouvelles formes d’addictions commerciales. Elle crée une valeur ajoutée utile et juste. Cette valeur n’est pas qu’économique, mais également sociale et environnementale. Elle l’inscrit dans sa raison d‘être.


Pilier n°3 : la sobriété / l’entreprise résiliente ne mise pas sur l’hypercroissance, mais s’ajuste au contexte économique pour définir des objectifs de croissance raisonnée en phase avec la réalité économique. Elle se préoccupe de réduire sa consommation de ressources et sa production de déchets.


Pilier n°4 : l’autonomie / l’entreprise résiliente n’est pas dépendante. Elle sacralise la création de réserves et évite de dépendre d’un client unique, en particulier si celui-ci est peu résilient lui-même. Elle évite aussi de rendre ses fournisseurs dépendants d’elle-même, et privilégie l'approvisionnement local et durable.


Pilier n°5 : la diversité / l’entreprise résiliente ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Elle est en veille permanente pour suivre les évolutions de la société et se diversifie dans son offre et dans ses compétences. Elle diversifie aussi ses visions du futur pour cultiver sa résilience et se préparer à fonctionner en mode dégradé.


Pilier n°6 : la solidarité / l’entreprise résiliente n’est pas isolée. Elle se sécurise en tissant des liens étroits avec son territoire et les autres entreprises qui le composent, investit localement et participe au développement territorial en créant une valeur ajoutée locale. Elle favorise aussi une répartition équilibrée des richesses produites en son sein.


Pilier n°7 : le collectif / l’entreprise résiliente est participative. Elle organise sa gouvernance avec tous ceux qui la font vivre localement. Elle communique de manière transparente avec eux, et garantit qu’ils puissent être représentés et écoutés. Elle coopère le plus possible. 


Le collectif au cœur de la mutation écologique


La question qui nous est le plus souvent posée est la suivante : par où commencer ? Autrement dit, comment bien engager la transition et surtout comment ne pas s'y perdre ? Notre réponse ne varie pas : il faut commencer par le collectif, sans hésiter. Ce dernier pilier est en réalité le pilier central qui assure la solidité d’ensemble de l'édifice et maintient la cohésion entre tous les autres. 


Au fond, le collectif est un formidable levier de transformation écologique de l’entreprise. S’appuyer sur ses salariés pour conduire des actions démonstratives et engageantes, envisager ensemble le mode dégradé, lancer des éco-challenge, jouer la carte de l’intelligence collective pour se réinventer… Si la mutation écologique de l’entreprise débute quelque part, c’est sans doute là. Le collectif va vous permettre de trouver votre entrée pour engager le changement, celle dont le pouvoir d'engagement sera le plus fort dans votre cas particulier (par exemple : zéro déchet, économies d'énergies, santé environnementale, achats responsables, alimentation saine, zéro gaspi, mobilité...). Ne traitez pas tout en même temps, au contraire, trouvez simplement votre propre chemin de transition, celui qui ouvrira la voie sur le reste. Rien n'est plus contre-productif pour l'entreprise que de vouloir tout changer d'un coup, car le changement ne se décrète pas : il se construit.


Quand le moment sera venu d'envisager la suite, c'est aussi du collectif qu'il nous faudra partir pour bâtir l'avenir : dialoguer pour analyser ensemble la manière dont l'entreprise a réagi, et poser les bases communes qui serviront de socle à l'entreprise de demain. L'entreprise écologique et résiliente. 

(1) https://www.sciencesetavenir.fr/sante/le-covid-19-symptome-de-la-biodiversite-maltraitee-par-l-activite-humaine_142985

(2) https://reporterre.net/Le-coronavirus-revele-l-extreme-fragilite-de-la-mondialisation-neoliberale

(3)  https://www.weforum.org/reports/the-global-risks-report-2020

(4) https://www.research.natixis.com/Site/en/publication/m5s-lx5Bbb92bmN3Rt3wlOH-FfouhppovZfIyfsy2hw%3D

(5) voir "Prospérité dans croissance" de Tim Jackson


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