• Guillaume MICHEL

Pour une approche culturelle de la transition énergétique

La question énergétique est, à bien des égards, la mère de toutes les questions écologiques. Elle est aussi celle pour laquelle le prisme technologique agit le plus comme un verrou à la transition, en niant sa dimension socio-culturelle globale pour s'intéresser préférentiellement aux comportements individuels. Comment lever ce verrou ?


Le mot transition recoupe deux réalités différentes. La première, issue de la physique, évoque une bascule d’un état stable à un autre état stable, connu à l’avance. Dans un second sens, le mot évoque la mutation elle-même, le processus de transformation entre ces deux états stables, avec dans ce cas une destination finale qui nous est inconnue.


Cette second acception est celle de la transition énergétique, et nous savons déjà que notre cerveau n’est pas configuré pour cette option (1). La psychologie environnementale nous enseigne que nous sommes capables de faire face à une crise, c'est à dire à un événement brutal mais réversible, dont le point final est connu puisqu’il s’agit du point de départ. Nous savons également nous adapter à une évolution progressive de notre environnement dès lors que son tempo est suffisamment lent. Mais la transition en tant que processus radical dont l’issue est inconnue demeure pour nous une zone à risque. Outre ce facteur psychologique, lui-même largement mésestimé dans le traitement des questions énergétiques, il nous semble important de mettre en lumière l’importance d'un facteur socio-culturel global dans le processus de transition, facteur peu documenté dans la littérature en tant que tel.


Il est pourtant établi depuis les années 1970 qu’il existe un lien entre mutation du système énergétique et transformation de l’organisation sociale et des modes de vie. Mais ce lien est généralement considéré dans un sens unilatéral, celui de l’adaptation des comportements au système, l'adaptation inverse, à savoir celle du système aux individus, n'étant quasiment jamais évoquée. Or, cette vision causale ne cadre pas toujours avec les scénarios de transition énergétique proposés aujourd’hui.


Celui de l'association NégaWatt, qui rassemble des experts de l’énergie et des citoyens, fait reposer la transition sur 3 piliers qui lui permettent de proposer une vision réaliste et crédible d’un futur énergétique dans lequel l’usage des énergies fossiles aura disparu en 2050. Ces 3 piliers, bien connus de acteurs de l'énergie, sont les suivants : sobriété énergétique / efficacité énergétique / développement des énergies renouvelables.


Dans une approche systémique, on observe que chacun de ces piliers suppose un changement de paradigme, une mutation culturelle profonde, qui nécessite de repenser les contours du débat global. C'est de cette composante culturelle de la transition énergétique que nous proposons de débattre ici.


Sobriété : l’importance du facteur socio-culturel


Premier pilier, la sobriété énergétique se définit comme la réduction de la consommation de services énergétiques. Si, de prime abord, cette notion semble liée à la recherche d'efficacité, elle porte en elle des enjeux de société beaucoup plus profonds, qui questionnent nos modes de vie (2).


Pour cette raison, la question de la sobriété peine encore à s’inviter dans le débat sur l'énergie. Elle est un concept controversé car elle propose une vision profane vulnérable aux critiques, en posant la question de la consommation et des usages, et en filigrane celle des besoins et donc des finalités de nos existences. Elle ne peut pas être évoquée sans un débat sur la décroissance par exemple, ce à quoi la société ne semble aujourd’hui guère disposée, tant le dogme de la croissance s’impose à tous comme un axiome inaltérable.


En outre, la sobriété pose la question de la justice sociale, car les pratiques de sobriété sont généralement plus accessibles pour les ménages aisés : si l’on habite à proximité de transports collectifs, on pourra plus facilement se passer de sa voiture, par exemple. À l’opposé, une sobriété subie peut toucher des ménages plus modestes et engendrer des situations de précarité énergétique. 



En faisant de la sobriété un principe refondation de notre système énergétique, les scénarios de transition éludent parfois la nécessaire discussion sur la possibilité - ou l’impossibilité - d’engager ou de peser sur des mutations culturelles globales, et la responsabilité du changement se retrouve déportée presque exclusivement sur l’évolution des comportements. Pourtant, poser la question de la sobriété dans une société consumériste ne saurait se réduire à cet aspect, aussi important soit-il.


Pour comprendre les enjeux, l’exemple de la variabilité du montant des dépenses énergétiques des ménages est un élément tout à fait parlant. Ces dépenses représentent en moyenne 4% du budget moyen annuel des Français, mais varie selon les ménages de 1 à 15 %. On peut y voir spontanément l’effet d’habitudes de consommation différentes, mais il s’avère que la réalité de nos modes de vie est plus complexe. On constate, par exemple, que ce ne sont pas tant nos habitudes de consommation énergétique qui influent sur le choix de notre logement (taille, ancienneté, type de chauffage…) que l’inverse : c’est d’abord le logement qui oriente les comportements et, après lui, les revenus du ménage et d'autres facteurs moins déterminants (localisation, taille du foyer, statut, niveau d’activité…).

 

Ceci éclaire l’importance toute relative des comportements individuels dans la question de la sobriété, et la prééminence d’une composante plus structurelle qui illustre déjà les limites d’une politique faisant l’économie d’une lecture culturelle de l’énergie. Appeler à une évolution des comportements vers la sobriété a une fonction pédagogique, mais les études montrent que cela atteint vite des limites, la réalité étant toujours plus complexe (3).


Ceci vaut en particulier pour la question de la sobriété, mais qu’en est-il des deux autres piliers évoqués plus haut (efficacité et énergies renouvelables) ? 


Sortir de la logique de substitution


Concernant le développement des énergies renouvelables, le modèle énergétique de demain l'envisage d'abord dans une logique de substitution (4). Or, les renouvelables n’ont pas et n’auront jamais la puissance, la mobilité et la souplesse d’utilisation des énergies fossiles. Penser ces énergies de cette manière les condamne donc à ne jamais supporter la comparaison et empêche d’autoriser un imaginaire dans lequel elles joueraient un rôle différent de celui des énergies fossiles aujourd’hui.


Réfléchir au développement des énergies renouvelables sur un mode centralisé, comme nous le faisons généralement, bloque ainsi nos représentations du futur autant que les innovations techniques, sociales et institutionnelles qui pourraient advenir dans autre modèle. Ce blocage centralisateur est particulièrement fort en France où le modèle de l’énergie s’est construit après la guerre en se basant sur le contrôle central de la production d’électricité nucléaire. Or, si ce modèle a fait ses preuves, il est aujourd’hui un frein à la recherche et à l’investissement en raison de son caractère monolithique, qui met à mal l'échelon local et les solutions modulaires.



En conséquence de cette logique, on cherche aujourd’hui à adapter l’énergie au réseau et au système technique en place, considéré comme un acquis socio-économique. La recherche sur les énergies renouvelables est donc orientée sur le stockage pour permettre à ces énergies de s’intégrer dans ce qui existe déjà plutôt que d’imaginer des solutions alternatives “hors-réseau”.


Ainsi, on pointe régulièrement l’inadaptation des énergies renouvelables au réseau existant sans oser formuler la possibilité que c’est, peut-être, au réseau de s’adapter aux énergies nouvelles, pour rapprocher la source de l’usage. Les énergies renouvelables étant par essence locales et modulaires, il est absurde, dans une certaine mesure, de chercher à les contraindre dans le système en place.


Tout au contraire, ces énergies nous proposent un changement de paradigme qui modifie le rapport de l’homme à son environnement. Il s’agit bien de penser une collaboration entre l’homme et la nature, sur une logique de flux en phase avec les éléments naturels. Leur dynamique locale, la proximité entre la production et la consommation rendent l’énergie visible “derrière la prise”, pour reprendre le slogan de la coopérative énergétique EnerCoop. Elles favorisent un changement de regard et orientent une modification spontanée des comportements. La coopérative affiche d’ailleurs que ses clients particuliers consomment en moyenne 22% d’électricité en moins que chez les autres fournisseurs. 


Cette vision dialogique de la transition énergétique permet de comprendre que le système énergétique que nous allons construire aura autant d’impact sur les comportements que l’inverse. Il est donc primordial d’affirmer que si nous désirons construire notre futur avec des énergies renouvelables, elles doivent être inscrites dans un système qui leur corresponde. et dans lequel la sobriété pourrait s’imposer d’elle-même. 


Fossiles contre renouvelables : 2 modes d’être au monde


Cette conception de l’énergie revêt une dimension éminemment culturelle. Les énergies fossiles s’inscrivent dans la vision linéaire et continue du progrès, là où les énergies renouvelables s’inscrivent dans une vision cyclique, celle des sociétés traditionnelles. 


La vision linéaire de l’innovation technologique nous condamne à sans cesse remplacer une technique par une autre, alors que les énergies renouvelables s’inscrivent dans un rapport au temps différent, perpétuant des techniques anciennes telles que la géothermie, l’énergie éolienne ou hydraulique, en les adaptant au référentiel de la modernité tout en conservant leurs principes de base. La culture des énergies renouvelables n’est donc pas celle des énergies fossiles. C’est une culture de l’observation de la nature et de l’histoire, résolument contradictoire avec la modernité en tant que culture du progrès permanent. Elles sous-tendent un rapport au monde totalement différent.



Les énergies fossiles ne laissent entrevoir aucune dépendance à la nature en séparant la production de la consommation, et leur caractère stockable explique en grande partie cette déconnexion en créant un “sas” entre l’homme et la nature. Avec les énergies renouvelables, il est plus difficile de dissocier le monde social du monde naturel, et chercher à les rendre stockables revient à les contraindre dans un schéma qui ne leur convient pas : celui du progrès, considéré comme capacité de la société à rendre l’homme moins dépendant des aléas de la nature. Les énergies renouvelables sont des énergies de flux et elles ouvrent la voie sur un monde où la source n’est pas appropriable, car non contrôlable.


Avant d’être une réponse technique, les énergies renouvelables sont donc une réponse culturelle et il importe de les considérer comme telles pour ne pas construire des solutions partielles ou inadaptées. 


Efficacité : l’effet rebond n’explique pas tout


Cette dimension socio-culturelle se retrouve également dans la place que nous accordons à la technique dans les projets de transition. En effet, dans la plupart des scénarios de transition énergétique, l’innovation technologique est décrite comme indispensable en particulier pour améliorer l’efficacité énergétique, troisième pilier de notre triptyque. Ces scénarios portent en eux une injonction structurelle à trouver des solutions techn